Archives pour la catégorie Sciences naturelles

La dernière migration d’une telle ampleur

Un petit bout de texte, à la fin d’un fascinant billet sur la migration nocturne massive de passereaux qui se prépare au dessus du Nord-Est de l’Amérique pour les prochaines nuits, m’a causé un profond choc:

Given that the numbers of night migrants in eastern North America are undoubtedly getting smaller annually due to increasing numbers of man-made fatality sources (windows, towers, etc) and habitat loss, this may well be the largest early September nocturnal migration event we have the opportunity to experience in the remainder of our lives. If you live in northeastern US or thereabouts, you might want to consider taking the next few nights and days off. Source: Keep your eye (and ears) out, sur BSI Blog

Ça vient probablement réactiver et cristalliser l’effet que m’a fait la thèse centrale du dernier Bill McKibben, Eaarth:

Our old familiar globe is suddenly melting, drying, acidifying, flooding, and burning in ways that no human has ever seen. We’ve created, in very short order, a new planet, still recognizable but fundamentally different. We may as well call it Eaarth.
That new planet is filled with new binds and traps. A changing world costs large sums to defend—think of the money that went to repair New Orleans, or the trillions it will take to transform our energy systems. But the endless economic growth that could underwrite such largesse depends on the stable planet we’ve managed to damage and degrade. We can’t rely on old habits any longer.

Très peu d’indices nous laissent croire que ça s’améliorera dans le futur. Mais nous n’avons pas le droit de ne pas espérer et de ne pas faire tout ce que l’on peut pour retrouver notre place dans la nature. Je m’en vais de ce pas dehors tenter d’entendre quelques grives en vol au dessus de Québec. Pour que mes enfants et les leurs puissent m’entendre leur raconter l’époque où les grives et les parulines migraient encore librement et massivement.

Mes guides d’identification favoris

Je discutais plus tôt aujourd’hui avec un ami peu recommandable et il me demandait des suggestions de guides d’identification pour les plantes, oiseaux et champignons (ce commentaire a amorcé notre entretien). La question m’est assez souvent posée alors voici mes favoris!

Hemaris diffinis / Snowberry Clearwing / Sphynx du chèvrefeuille

Oiseaux

Pour moi, le Peterson (publié en français chez Broquet) reste le plus pratique. Il y en a des nouveaux, mais je ne les connais pas assez pour vous en parler. Pour les identifications plus pointues et l’histoire naturelle, j’aime l’Atlas des oiseaux nicheurs du Québec et le site All about birds du Cornell Lab of Ornithology. Un conseil: pour les oiseaux, les dessins sont mieux que les photos dans un guide d’identification.

Plantes

J’aime beaucoup les guides Fleurbec, surtout pour la qualité des photos et les riches éléments d’histoire naturelle. J’apprécie particulièrement, Flore printanière, un classique qui a été réédité récemment. Le guide Fougères, prêles et lycopodes m’est également très utile.

L’an dernier, mon voisin Jean-Pierre et moi avons commencé à identifier les arbres du petit boisé où nos garçons jouent plusieurs soirs par semaine. C’est avec beaucoup d’intérêt que nous avons accueilli le guide Arbres et plantes forestières du Québec et des Maritimes, paru l’été dernier chez Michel Quintin. C’est maintenant mon guide favori pour les plantes et les arbres.

Pour les champignons, j’aime particulièrement le guide Connaître, cueillir et cuisiner les champignons sauvages du Québec chez Fides. Le chapitre sur les utilisations gastronomiques et les cas célèbres d’empoisonnement est tout simplement fascinant.

Insectes

Là, c’est plus compliqué! Je connais assez bien les insectes alors je peux la plupart du temps reconnaître la famille ou le genre de l’insecte que j’observe. Je fais ensuite une identification sommaire dans guide Les insectes du Québec, publié chez Broquet. C’est plus un catalogue qu’un guide d’identification alors si vous ne vous y connaissez pas beaucoup en entomologie, ça ne sera pas facile.

Quand j’ai pas mal cerné la famille ou le genre de l’insecte, je cherche sur le web pour raffiner l’identification. Par exemple, pour identifier des papillons observés l’été dernier au Lac-Kénogami, j’ai pu déterminer le genre (Hemaris) dans le guide cité précédemment et ensuite identifier l’espèce avec des recherches sur le web (signets ici). La même procédure a été utilisée pour identifier des cicindèles et des rhysses.

Amphibiens et reptiles

Mon guide favori est Amphibiens et reptiles du Québec et des Maritimes, publié chez Michel Quintin. Je m’en étais d’ailleurs inspiré pour produire mon petit guide des grenouilles.

Voilà! J’ai une multitude d’autres guides d’identification, mais ceux que j’utilise le plus régulièrement viennent d’être dénoncés! Je note mes observations intéressantes dans ce blogue et j’archive mes meilleures photos sur Flickr. Bonnes observations!

Greenpeace et le mauvais usage de la science

Une des choses que je reproche le plus aux groupes de pression (qu’ils soient de gauche ou de droite) est leur mauvaise foi lorsque vient le temps d’appuyer leurs revendications par des données tirées de la recherche scientifique. Dans une lettre publiée ce matin dans Le Devoir, Christian Messier, Directeur du Centre d’étude de la forêt (CEF) et professeur d’écologie forestière à l’UQAM démontre de belle manière comment Greenpeace a fait une utilisation malhonnête de la science pour soutenir l’argumentaire du rapport Une forêt chauffée à blanc. Voici quelques extraits du texte de Christian Messier. Je vous invite toutefois à le lire en entier.

Une revue exhaustive et rigoureuse de la littérature scientifique sur la question aurait dû normalement faire ressortir les points où les études convergent et les points où il y a encore beaucoup d’incertitude, comme le fait le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Il est en effet très clair, lorsqu’on connaît et qu’on fouille un tant soit peu la littérature scientifique sur le sujet, que les études actuelles ne permettent pas d’affirmer avec certitude que la coupe forestière contribue à libérer, de façon importante, du carbone dans l’atmosphère.

Dans certains cas, cela correspond certainement à la réalité, tandis que dans d’autres cas, l’inverse est plutôt vrai. Il n’est donc pas complètement faux de citer quelques articles scientifiques qui mentionnent cela, mais il est faux et malhonnête de faire croire à la population qu’il s’agit d’une vérité scientifique absolue.

[…]

En sélectionnant systématiquement les études ou les données qui appuient ses affirmations sans aucune analyse critique, Greenpeace est coupable d’une sorte «d’imposture scientifique». Il est en effet incorrect d’affirmer des choses comme étant des vérités scientifiques absolues en ne se basant que sur un choix biaisé et sélectif de certains résultats scientifiques en omettant d’autres résultats qui n’appuient pas les affirmations que l’on veut faire.

[…]

Cela étant dit, je suis tout à fait d’accord avec Greenpeace lorsqu’il conclut qu’il faut améliorer nos pratiques forestières en forêt boréale et y augmenter très significativement les aires protégées. Je suis l’un des premiers à critiquer les différents gouvernements et l’industrie sur ce sujet. Ce que je dénonce ici est l’utilisation incorrecte, voire malhonnête, de la science pour faire avancer une cause, aussi bonne soit-elle.

Source: Greenpeace et son rapport intitulé Une forêt chauffée à blanc — Les bonnes intentions n’excusent pas le mauvais usage de la science, Le Devoir du 24 avril 2008.

Bravo M. Messier! Et je profite de l’occasion pour remercier deux de mes anciens professeurs qui ont su me communiquer leur passion de la rigueur scientifique: Jacques Larochelle et Cyrille Barrette.

Le naturaliste

Oblique Tiger Beetle / Cicindèle à ligne oblique

Ces derniers temps, je n’ai pas pris autant de temps que je l’aurais voulu pour écrire. Comme les choses de la «vraie vie» passent avant le blogue, la priorité va plutôt à la famille, aux livrables des quelques mandats sur lesquels je travaille, au jogging, à la cuisine, à la lecture et à l’observation de la nature qui se réveille avec le printemps. Il y aurait pourtant tant à écrire mais bon, on ne peut pas tout faire et comme ma capacité à être patient va toujours en s’améliorant, j’ai bien confiance de réussir à tout faire ce que je veux faire même si ça ne se fait pas tout de suite!

J’ai quand même pris quelques minutes ce matin pour traduire et adapter librement des extraits d’un texte de Barry Lopez paru en 2001 dans le magazine Orion (une source d’idées et de réflexions d’une incroyable richesse). Dans The Naturalist, l’auteur propose une redéfinition du rôle du naturaliste. Et ce rôle qu’il propose me plaît beaucoup puisque je m’y reconnais et qu’à partir d’aujourd’hui, je pourrai dire avec fierté que je suis un naturaliste!

Il faut savoir que le terme «naturaliste» a perdu ses lettres de noblesse au fil des ans au sein de la profession scientifique. Ceux et celles que l’on appelle en cachette les «conteux de bebittes» ou les «ramasseux de crottes» dans les couloirs des départements des facultés de science ont perdu de leur lustre au profit des biologistes moléculaires, des éco-conseillers, des océanographes physiques et autres disciplines plus axées sur la technologie.

Le texte de Lopez a été publié en 2001 et il est encore aujourd’hui tout à fait d’actualité (même plus qu’à l’époque je dirais). Voici donc ce que j’en retiens.

Aujourd’hui, le naturaliste ne doit plus se contenter d’être un expert de la nomenclature et de l’identification sur le terrain. Il ou elle connaît la faune et la flore locale et comprend qu’elles sont la représentation d’un insondable mystère nommé écosystème. L’écosystème est composé d’une multitude d’organismes qui forment un tout cohérent et fonctionnel. Et c’est justement au-dessus de ces systèmes fonctionnels et cohérents que notre société occidentale cherche à s’élever depuis des temps immémoriaux. Le naturaliste moderne se doit donc de jouer un rôle d’émissaire en accompagnant l’humanité et en l’aidant à rétablir le contact avec les composantes biologiques qu’elle a exclues de son univers moral.

Comment un naturaliste peut-il aujourd’hui imaginer un espace de réconciliation entre la nature et la culture? Comment doit-il se comporter alors qu’il croit que la civilisation occidentale compromet sa propre intégrité biologique en investissant si massivement dans le progrès matériel? Et sachant que la plupart des individus qui ont un pouvoir de décision dans les sphères corporative et politique considèrent la nature comme un obstacle, une variable qui introduit trop d’incertitude dans leurs modèles pour un futur économiquement efficace?

Un naturaliste de l’ère moderne — il ou elle a une connaissance pratique des écosystèmes et a un attachement éclairé envers ceux-ci — se retrouve parmi les électeurs les mieux informés quand vient le temps d’analyser les effets potentiellement catastrophiques des décisions politiques. Le naturaliste contemporain n’est plus le gardien des connaissances relatives à la vie intime de la faune et de la flore, mais plutôt un citoyen dont l’engagement dans l’espace politique, dans les débats publics et dans l’évolution de la littérature et des arts est devenu essentiel. Il ou elle sait faire preuve d’objectivité scientifique, s’intéresse à la politique, a l’expérience de l’observation sur le terrain et s’enrichit par la fréquentation de nombreuses sources d’information.

Il suffit de s’intéresser à l’actualité pour se rendre compte que nous faisons face à des problématiques majeures. La plupart des gens n’ont pas assez de temps à consacrer à la lecture, à la réflexion et au dialogue pour pouvoir atteindre ne serait-ce qu’un certain niveau de sagesse. C’est terrifiant, surtout quand on aperçoit la machinerie des développeurs à l’orée du boisé et du milieu humide et que l’on sent qu’il reste de moins en moins de milieux dans lesquels la vie peut s’épanouir sans blessure.

Quand on sait être attentif au parfum du peuplier baumier après la pluie, à la savante énumération du viréo aux yeux rouges, à l’insouciante exubérance du moqueur roux et à la fulgurance du faucon émerillon en chasse, on ne peut que se rendre à l’évidence au sujet de ce que c’est que d’être un naturaliste à notre époque. C’est redécouvrir la nature en nous. C’est communiquer avec passion et respect la beauté et la force de cette nature dont nous sommes issus. Finalement, c’est reconnaître qu’une politique sans biologie et sans connaissance du milieu naturel et qu’une plateforme politique dans laquelle la place de l’humain dans la nature est reléguée à un obscur paragraphe rendent comptent d’une vision qui ne peut que nous conduire directement au seuil des portes de l’enfer.

Le texte original est ici: The Naturalist

Ichneumons: ça c’est de la bibitte!

Une des familles d’insectes qui me fascine le plus est celle des ichneumons. Évidemment, c’est un des premiers sujets dont j’ai souhaité traiter sur ce blogue, mais j’attendais d’avoir une observation digne d’intérêt à partager (et, vous l’aurez deviné, des photos). Il y a quelques jours, lors d’une visite à la ferme Louis d’Or à Sainte-Élisabeth- de-Warwick, j’ai été gâté! Le moment est donc venu d’enfin communiquer ma passion pour les ichneumons!

Rhysse cannelle / Ichneumon wasp / Megarhyssa macrurus

Et un ichneumon, c’est quoi?

Les ichneumons sont une famille d’insectes qui fait partie du même ordre que les guêpes et les fourmis: les hyménoptères. Il existe environ 8 000 espèces d’ichneumons au Canada et aux États-Unis. Ce qui les distingue et les rend si intéressants est que ce sont des insectes parasitoïdes (parasites pendant seulement une partie de leur existence).

En effet, les ichneumons pondent leurs oeufs sur ou dans le corps d’un hôte (un autre insecte, souvent une chenille ou un autre type de larve) qui servira de garde-manger pour leur progéniture. C’est ainsi qu’une fois l’oeuf éclos, la larve de l’ichneumon s’installe confortablement dans le corps de l’hôte et commence à déguster méthodiquement l’hôte en question: d’abord ce qui n’est pas vital comme les graisses, l’intestin et certains muscles puis, alors que le développement de la larve est bien avancé, les organes vitaux sont ingérés. Le jeune ichneumon peut alors se transformer en pupe, dernière étape avant d’émerger au stade adulte et se remettre en quête soit d’une femelle à féconder, soit d’un hôte à honorer de quelques oeufs.

Pour rendre le tout un peu plus concret, il suffit de se rappeler le film Alien. La bebitte se développait dans le corps de la victime (qui continuait à vaquer à ses occupations) et en ressortait quand elle avait terminé une des étapes de son développement, laissant un corps inerte et vidé de sa plus nourrissante substance.

Il n’y a pas que les ichneumons qui pondent leurs oeufs au sein d’un hôte mais (vous comprendrez bientôt), ce sont les plus spectaculaires. Il faut le voir pour le croire!

Venons en maintenant à mon histoire. Nous étions donc allés visiter une ferme laitière à Sainte-Élisabeth-de-Warwick, dans les Bois-Francs. Dès notre arrivée, j’avais remarqué un gros érable à sucre assez amoché. Plus que quelques branches avec des feuilles et une bonne partie du tronc montrant des signes de maladie et de pourriture du bois. Ce type d’arbre est habituellement un assez bon endroit pour faire d’intéressantes observations d’insectes et je m’étais promis d’aller explorer la chose de plus près avant notre départ.

Comme nous connaissons la soeur des propriétaires de la ferme et qu’elle et d’autres amis parents d’enfants qui vont à la garderie avec Francis participaient à l’activité, nous avons passé plusieurs heures sur le site de la ferme. Après le lunch, ne pouvant plus me retenir, je m’éclipse avec mon appareil photo pour aller explorer le tronc du vénérable érable. Dès mon arrivée, je localise trois adultes tremex (Tremex columba) en train de pondre. Les tremex sont eux aussi des hyménoptères, mais ils ne sont pas parasitoïdes. Ils se contentent de pondre leurs oeufs dans le tronc d’arbres morts ou en voie de mourir et leurs larves se développent en creusant des tunnels dans le bois et en s’y nourrissant. Sur la photo qui suit, on peut voir l’ovipositeur de la femelle tremex en train de pondre (le petit tube noir qui émerge de la partie latérale de l’abdomen et qui s’enfonce dans l’écorce de l’arbre). L’insecte mesure environ 5cm, ce qui est tout de même assez impressionnant.

Pigeon tremex / Tremex columba

En voyant les tremex, je me doutais qu’il pourrait y avoir des ichneumons dans le coin mais une inspection méthodique du tronc de l’érable n’a pas permis d’en trouver. Ce n’est qu’en repassant devant l’arbre un peu plus tard que j’ai été gâté puisque trois ichneumons de deux espèces très spectaculaires étaient en train de pondre. Il y avait deux Rhysses cannelle et une Rhysse noirâtre. J’ai évidemment pu prendre quelques photos et partager ma fascination avec des passants qui se demandaient pourquoi je prenais des photos du tronc d’un arbre malade! La photo qui suit montre une Rhysse cannelle qui s’apprête à pondre. Remarquez l’ovipositeur (le long fil noir au bout de l’abdomen)… il mesure près de 13cm!

Rhysse Cannelle / Ichneumon Wasp / Megarhyssa macrurus

Mais qu’est-ce que tout ça a de si particulier? C’est que les rhysses sont les plus gros hyménoptères que l’on puisse observer. Elles peuvent mesurer près de 25cm. Ce qui les rend si impressionnantes, c’est le long ovipositeur qui peut faire 13cm de long à lui seul. Vous comprendrez qu’il est assez impressionnant (et effrayant pour qui ne sait pas ce qu’est cette grosse guêpe!) d’observer cet insecte qui est pourtant inoffensif (ça ne pique pas). Mais au-delà de leur taille, l’histoire naturelle des rhysses vaut la peine que l’on s’y attarde.

Continuer la lecture de Ichneumons: ça c’est de la bibitte!