Grisvert – An 4

Ouf! L’an 4 de l’aventure Grisvert s’achève. J’écris ces quelques lignes à Paris, en attendant l’avion qui me ramènera à Québec (et publie le texte 20 jours plus tard, juste avant de partir sur la route pour les vacances en famille). Je termine tout juste quatre intenses journées de facilitation pour lesquelles mon amie et alter ego Nathalie Nowak m’avait invité à l’accompagner.

Puisque je ne prends plus souvent le temps d’écrire ici, je vais en profiter pour faire un petit retour sur la dernière année.

Posture

Une année riche en aventures et en apprentissages. Mon plus grand groupe (900 personnes), des mandats à l’étranger (en Espagne et en France) et, surtout, de nombreux questionnements et plusieurs inconforts. Est-ce que notre travail est vraiment utile? Est-ce que le «Co» n’est que la saveur du jour où est-ce bien — comme on ose le penser — une étape dans la progression de l’humanité vers un futur plus durable? Est-ce que les gens vont se lasser de travailler en «Co»? Quel doit être mon rôle dans Grisvert? Qu’est-ce que je dois laisser aller? Qu’est-ce que je dois garder? Quelles sont mes responsabilités envers l’équipe? Est-ce que je travaille trop? Ou pas assez?

De nombreuses questions qui viennent et qui passent. Mais toujours des questions. L’important pour moi est d’y porter attention un moment et de les laisser aller. Sinon, ça devient trop lourd.

La lourdeur. S’il est une chose que je supporte difficilement, c’est la lourdeur. Tant celle du corps que celle de l’esprit. Mon travail me demande de longs moments d’intense présence. Je dois être léger, prêt à sauter dans l’action, à déstabiliser, à provoquer et aussi à m’éclipser, à me faire tout petit.

C’est toute la beauté du travail de facilitateurs que nous faisons. Travailler avec les contraires, les dualités, pour faire avancer, pour rendre visible, pour ouvrir, et pour fermer. Guerrier/sage-femme, fort/vulnérable, structuré/déstructuré, organisé/brouillon. C’est le jeu entre ces espaces d’ombre et de lumière, de force et de faiblesse qui permet d’atteindre la zone où je préfère travailler, celle où je suis totalement présent et presque invisible.

Ça m’est encore arrivé hier, avec une douzaine de personnes de la haute direction d’un grand groupe de distribution et de commerce de la France (20 000 employés). J’ai été dur et très structuré le matin et en après-midi, je n’avais plus rien à faire. Ils savaient quoi faire, ils avançaient ensemble. Ils étaient en co-construction, ils n’avaient plus besoin que Nathalie ou moi soyons aussi présents qu’en début de journée. Comme c’est souvent le cas, j’ai peut-être été un peu trop dur et ensuite un peu trop invisible, mais les objectifs ont été atteints et le client satisfait. C’est une des autres beautés de ce métier de facilitateur: on ne cesse jamais d’apprendre, d’explorer et de découvrir.

Peur

Dans cette dernière année, j’ai souvent eu peur. Peur du jugement des autres. Peur de faire la mauvaise chose. Peur que des participants refusent de participer. Peur d’en faire trop… ou pas assez. Et tout d’un coup, vers le 15 mai, c’est disparu. Je préparais le programme et l’animation d’un forum citoyen qui allait avoir lieu en juin à Baie-Comeau. Il y avait de gros enjeux en lien avec la qualité des services offerts aux citoyens et le coût de ces services qui se reflètent sur le compte de taxes.

Dans un forum citoyen, il est très difficile de prévoir qui sera là et dans quel état ils s’y présenteront. Avant, j’avais peur. Peur du désordre, peur de la colère, peur de l’inconfort. Mais là, tout d’un coup, alors que j’aurais été censé sentir cette petite boule de peur au fond de moi, il n’y avait rien. Vide. Calme. Confiant. Wow! Pourquoi? Je ne saurais pas trop le dire! Meg Wheatley dirait peut-être que je me suis libéré du désir de «changer le monde». C’est vrai. Je pense également que ma posture s’ajuste, se centre. Je comprends mieux les dynamiques des groupes. Je sais mieux comment créer des processus qui permettent à tous de s’exprimer et d’être écoutés. Et surtout, je me détache de plus en plus des résultats. En fait, je ne me détache pas de l’importance d’obtenir un résultat, mais plus du résultat lui-même. Ce n’est pas moi qui le porterai, ce résultat. C’est le groupe et c’est mon client qui ont à prendre la responsabilité de l’issue. C’est leur responsabilité. La mienne est de créer les conditions pour que la collaboration et la co-création puissent survenir, exister et durer. C’est aussi de bien préparer les leaders (mes clients) à accueillir le résultat. À adopter la bonne posture et, surtout, à travailler en «Co» pour les bonnes raisons, avec les bonnes personnes et aux bons moments.

Je pense que c’est mon wow de l’année par rapport à moi-même. Je n’ai plus peur. Et depuis, on dirait que le travail que je fais est encore meilleur. Et pour les curieux, le forum citoyen s’est super bien passé!

We do not find our own center. It finds us. We do not think ourselves into new ways of living. We live ourselves into new ways of thinking. — Richard Rohr

Facilitation

Au niveau plus technique, mes interventions se raffinent avec le temps. Cette année, j’ai toujours cherché à simplifier les processus. Moins d’étapes, plus de temps pour chacune des étapes. J’ai aussi proposé à quelques reprises de raccourcir le temps de certaines rencontres pour en faire moins, mais bien le faire. Aussi, pour que plus de gens y assistent et vivent une expérience différente de collaboration. Quand, dans le formulaire d’évaluation d’une rencontre qui a duré 3 heures plusieurs participants nous disent qu’ils auraient souhaité que ça soit plus long, je me dis que la prochaine fois, si on les invite pour toute une journée, ils seront là.

Depuis le début de l’hiver, j’ai utilisé plusieurs des activités présentées dans le livre Gamestorming. Quand j’ai reçu le livre il y a plus d’un an, je trouvais que c’était un peu «bebelle». Toutefois, à force de feuilleter le livre, je me suis mis à spontanément penser à intégrer des jeux de Gamestorming dans mes processus. L’atelier «vision» de la grande rencontre faite pour l’Office du tourisme de Québec en avril était le jeu «Cover Story» et les participants ont beaucoup apprécié. J’ai fait un «Fish Bowl» la semaine dernière en France et le résultat a été vraiment super! Le «plus/delta» fait maintenant partie de mes «classiques» et j’ai testé l’«Empathy Map» avec succès également.

Ma dernière expérimentation est avec la Dotmocracy (Merci à François Robert de m’avoir mis la puce à l’oreille sur cette façon de prendre des décisions en groupe). J’utilisais leur échelle de consensus depuis quelques mois, mais pour le forum citoyen que j’ai fait en juin dernier, j’ai poussé la méthodologie plus loin et le résultat a été spectaculaire! J’ai aussi monté un petit atelier pour une amie qui était au RIO+20 à partir de la dotmocracy et elle a été ravie du résultat. La méthode s’intègre bien dans un processus de quelques heures et peut aussi accélérer drôlement l’identification de propositions qui font consensus.

Nous avons aussi poussé plus loin l’approche «en mode solutions» pendant l’année (c’est d’ailleurs ce qui m’a amené à Barcelone en juin dernier). Il y aura de beaux développement et de belles collaborations en lien avec l’innovation ouverte et la cocréation dans la prochaine année.

Enfin, je suis de plus en plus à l’aise à sortir du cadre avec des petits groupes (30 personnes et moins) afin de co-construire le programme avec les participants et me coller de très près aux besoins.

Équipe

Nous serons officiellement 7 dans l’équipe Grisvert à partir de septembre. Nous grandissons! Ce n’est pas toujours facile de bien grandir pour une entreprise comme la nôtre. Pour nous, Grisvert se doit d’être un espace de liberté, un cadre qui nous permet de faire le travail que l’on veut faire. Nous sommes rendus au point où il nous faut de l’aide pour continuer à avoir la liberté d’innover, d’oser et de pousser nos limites. C’est un beau défi qui s’annonce que de grandir ensemble et de bien accueillir les nouveaux et la nouvelle! Plus de détails à ce sujet au début de l’automne.

Futur

L’automne est déjà bien chargé. De plus, je partirai à la fin novembre pour un voyage en famille qui durera 6 mois et nous fera goûter plusieurs pays à l’autre bout du monde (j’en reparlerai!). Je sens que ce sera une année charnière pour Grisvert. Une année lors de laquelle nous aurons à raffiner notre offre de service et notre image. Nous touchons à d’importants mandats et sommes de plus en plus appelés à accompagner des projets qui ont un fort potentiel. Nous devrons être à la hauteur, sans toutefois perdre notre force d’innovation, notre goût du chaos et notre bonne humeur.

Je quitte donc pour les vacances avec l’esprit et le corps en paix et la soif de revenir pour faire grandir ce beau projet qu’est Grisvert.

6 réflexions au sujet de « Grisvert – An 4 »

  1. Chapeau! Pour l’exercice de réflexion,
    d’écriture, et pour l’année qu’ils décrivent.

    Bravo!

  2. Superbe retrospective, superbe introspective, ce niveau de conscience couplé à cette curiosité qui permettent de devenir confortable hors de sa zone de confort (et de rechercher ça en fait).

    À discuter quand tu seras de passage ici, cette petite phrase qui résonne particulièrement « Meg Wheatley dirait peut-être que je me suis libéré du désir de «changer le monde». » Ça m’interpelle au max.

    Bonnes vacances et à bientôt!

  3. Apres avoir rassemble tant et tant et te rassembler toi meme pour etre pret a … durant tout ce temps, RASILI ne pouvait que t’envoyer une chanson pour tes aventures ou l’intense est aussi bien dans le travail que dans ta vie. Alors chantons http://www.youtube.com/watch?v=vqIxYdL526s
    VOUS ET NOUS …. merci d’Etre – RASILI

  4. Quelle transparence!
    C’est beau et ça donne le goût de vous envoyer des contacts et/ou de travailler avec vous et/ou de construire quelque chose d’aussi riche et unique.
    J’imagine que dans 4 ans je vais faire ce genre de constat!
    Je découvre à peine votre entreprise et je dois dire que je la trouve fantastique.
    Belle suite et surtout bonne vacances,
    Cathy

  5. Merci infiniment de partager ces réflexions avec nous JS. Elles sont fort inspirantes et nous forcent à nous questionner nous mêmes.

    Bon vent!

    Luc

  6. Salut Jean-Sébastien,

    J’aime beaucoup ta rétrospective. Je pense qu’on se rejoint à bien des niveaux, désolé que nous n’ayons pas (pour le moment) travaillé sur un projet commun.

    Salut, à bientôt!

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