Carnet de route 4 / Team Academy

Jour 1 de la learning expedition. Nous nous rendons au pavillon de l’Université de Jyvaskyla qui abrite Team Academy (TA). Nous y sommes accueillis chaleureusement, ce qui fait du bien parce qu’il fait -30°C dehors! Les Français, eux, sont totalement dépaysés!

TA est une école d’entrepreneuriat qui se caractérise par les éléments suivants :

  • Il n’y a pas de cours, plutôt des projets.
  • Il n’y a pas d’étudiants, plutôt des teampreneurs.
  • Il n’y a pas de professeurs, plutôt des coachs.
  • Il n’y a pas d’évaluation, plutôt des training sessions.
  • Il n’y a pas de classe, plutôt un espace de travail flexible ainsi que des salles de réunion.
  • Il n’y a pas de programme, plutôt un contrat d’apprentissage.

Les jeunes qui s’inscrivent à TA y passent trois ans et en ressortent avec un baccalauréat de premier cycle qui équivaut à un bac en gestion ou en administration.

TA est constitué d’équipes qui, pendant les trois années du programme, auront à mener des projets et à performer. Chaque équipe est considérée comme une entreprise. On peut trouver plus de détails sur le fonctionnement de TA en français sur le blogue de Gilles Lévy.

Ce qui frappe dès notre arrivée à TA est l’espace. Un grand espace ouvert où les équipes se créent des bureaux et des salles de rencontre. Dans les salles de rencontre, il n’y a pas de tables. Que des fauteuils! Chaque équipe doit participer à deux training sessions de 4 heures chaque semaine. C’est pendant ces training sessions que chacun partage ses apprentissages et que les différents projets de l’équipe sont coordonnés. Le tout se fait en cercle. En fait, ce qui est le plus impressionnant et le plus fondamental à TA c’est que tout y est construit autour d’une culture de dialogue.

Le premier livre que les teampreneurs ont à lire est Dialogue de William Isaacs, la bible du dialogue! Isaacs a joué un rôle de pionnier au MIT dans l’étude du dialogue.

Les jeunes nous ont raconté qu’ils n’y comprennent rien au début et que ça ne se passe pas toujours bien dans les cercles. Toutefois, au fil des semaines, la culture de dialogue les habite et ils deviennent de plus en plus à l’aise avec le fonctionnement de TA.

Donc, une fois le premier café servi, on nous dirige vers une salle de rencontre et nous prenons place autour du cercle. Ce sont des teampreneurs, Emma, Heidi et Maija qui sont nos hôtes. Une coach vient également nous accueillir dans le cercle d’ouverture. C’est parti! Nous allons vivre « à la TA » pour les deux prochaines journées. Après le cercle d’ouverture, des équipes sont formées et on nous donne la mission de partir à la recherche de définitions pour des expressions qui nous permettront de mieux comprendre TA.

Le hasard fait que Nath et moi sommes dans la même équipe. Stéphanie nous y rejoint. Notre mission est de pouvoir expliquer au groupe ce que veulent dire les expressions « training session, coach, dialogue et penguin ». Nous nous dirigeons donc vers l’espace de travail d’une équipe, les Goala, afin de discuter avec eux. Nous sommes accueillis avec ouverture et plaisir et discutons avec les trois teampreneurs qui s’y trouvent pendant une bonne demi-heure. Retour dans le cercle par la suite pour partager la récolte de nos immersions dans la culture de TA.

En après-midi, on nous sépare encore en quelques équipes qui s’intègrent à des training sessions. Depuis le début, tout se passe en anglais, mais là, dans les learning sessions, les jeunes nous demandent s’ils peuvent se parler en finlandais. Nous sommes donc avec eux, dans le cercle. C’est une équipe de troisième année. Ils vivent dans une culture de dialogue depuis plus de deux ans.

C’était vraiment intéressant de voir la dynamique du groupe. Beaucoup d’écoute, du respect, de l’empathie et de l’énergie. Nous avons passé environ une heure avec eux. Jamais je n’ai senti d’impatience chez les jeunes. Tous étaient attentifs, curieux, patients. Un vrai cercle de dialogue, mature et soudé. Superbe! En plus, c’était intéressant de les entendre parler finlandais.

Nous terminons la journée au quartier général de l’administration de TA, dans ce qu’ils appellent le « château » et qui est en fait l’ancienne résidence du patron de l’usine qui occupait jadis les locaux de TA.

Là, toujours en cercle, nous discutons un peu plus à fond des ancrages théoriques de TA. Leur « book of books » contient plus de 200 références, mais à la base, les inspirations viennent beaucoup de la cinquième discipline de Peter Senge et aussi des travaux de Nonaka et Takeuchi sur la création de connaissance. Ce qui me surprend, c’est que nulle part on ne parle des travaux de Scharmer. Pourtant, la Theory U de Scharmer constitue une évolution et une intégration des théories et des pratiques évoquées par Senge et Nonaka/Takeuchi. Je pose donc la question : «et Theory U dans tout ça? Ça fait partie de votre cadre de référence?». Malaise. Le gars qui nous fait la présentation, Jukka, devient rouge un peu. Il nous dit qu’ils ne sont pas à l’aise avec le côté spirituel de Theory U et qu’eux, ils ne veulent pas passer pour une secte. Ah! Intéressant! J’ai touché quelque chose là! Je vois quelques sourires chez certains copains français. En particulier chez Nath qui, comme moi, est très « theory U ».

J’enchaine donc avec une autre question : «et que faites-vous pour cultiver la santé intérieure de vos jeunes? La performance des équipes, c’est une chose, mais la qualité du milieu intérieur des jeunes, c’est crucial. Abordez-vous avec eux le sujet des pratiques contemplatives, que ce soit la méditation, les sports individuels d’endurance, le yoga ou le contact avec la nature?» Oups! J’ai gratté un peu plus profondément le bobo! Jukka nous dit qu’ils ne parlent pas de religion à TA! Les teampreneurs qui sont avec nous nous disent qu’elles sont trop occupées pour penser à ça et que de toute façon, en Finlande, tout le monde va souvent dans la forêt et que ça leur suffit.

Vous pouvez deviner que j’aurais pu continuer à pousser plus loin le questionnement (le « tout le monde va dans le bois pis c’est assez », on ne me la fait pas!), mais j’ai fait le choix d’en rester là. J’avais réussi à aller explorer la limite un peu, j’en étais satisfait!

En soirée, nous sommes accueillis dans une petite auberge en campagne. Vraiment pas très dépaysant pour les québécois! Un lac gelé, de la neige en masse, des épinettes, une auberge rustique. Le souper est bon : salades scandinaves et russes, pommes de terre, betteraves, saumon en sauce et ragoût de boeuf.

Après le souper, on passe au sauna et dans le spa à l’extérieur. On prend un sauna mixte, donc avec maillots de bains, ce qui n’est pas habituel pour les Finlandais. Les Français se roulent dans la neige autour du spa : ils vivent une expérience inoubliable!

Après une journée à TA, je suis impressionné par la culture de dialogue qui y règne, mais je me questionne sur ce qui a été soulevé en fin d’après-midi au sujet des pratiques de « santé intérieure » des jeunes. Ça me donne l’impression qu’ils ont bâti quelque chose de super intéressant à partir des théories en vogue il y a 20 ans (en particulier celles de Peter Senge) mais qu’ils n’ont pas suivi l’évolution de ces théories qui, par la recherche universitaire et par l’action de consultants sur le terrain, ont grandement évoluées (Theory-U est une des facettes de cette évolution). J’ai bien hâte au lendemain pour pousser plus loin l’exploration du modèle TA.

Je termine ce carnet de route avec une citation que Senge utilise souvent:

«The success of an intervention depends on the interior condition of the intervener.» – Bill O’Brien, ancien PDG de Hanover Insurance.