C’est dans la sauvageté que réside la préservation du monde – Thoreau

L’été dernier, j’avais évoqué la notion de «sauvagerie» dans le billet Et si on avait besoin de leaders sauvages? J’ai depuis beaucoup jonglé avec ce concept, en ayant le sentiment que c’est ce qui est au coeur de ma vie. J’avais toutefois un doute sur la justesse du terme «sauvagerie», une traduction de mot anglais wildness. Hier, j’ai trouvé un article hautement intéressant dans lequel la notion de wildness est traduite par «sauvageté». J’ai aussi trouvé dans La «sauvageté»: un principe de réconciliation entre l’homme et la biosphère une réflexion extrêmement stimulante qui vient nourrir la démarche entreprise avec la création de Grisvert. Je partage ici quelques extraits de l’article publié par Julien Delord. L’article peut être consulté et téléchargé ci-bas.

Au lieu de s’interroger sur la meilleure norme écologique à suivre, norme comptable issue des lois tout autant que des représentations de la nature en Occident, l’écocentrisme pourrait aller dans le sens d’une intégration plus poussée des sphères humaines et nonhumaines dans une perspective universaliste. Pour paraphraser Bruno Latour (2001), ne devrions-nous pas nous poser la question fondamentale suivante pour fonder une conservation juste : Quel monde pouvons-nous former ensemble, espèces, populations et individus humains et non-humains ?

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Traduire wildness par « sauvageté », c’est non seulement écarter la notion de wilderness, relevant d’un contexte historique dépassé et trop marquée géographiquement par son origine nord-américaine, mais c’est avant tout s’inscrire dans la filiation romantique de Thoreau (1998), qui affirmait : “In wildness lies the preservation of the world” ; en fin de compte, il s’agit d’adapter le message de Thoreau à l’urgence actuelle de la préservation des êtres vivants en creusant toujours plus profond les strates de signification du sauvage.

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Pour ce qui est de la protection de la biodiversité, le concept de « sauvageté », pendant positif à l’idée de « sauvagerie », permet ainsi de relier l’humain et le civilisé à une « nature » qui n’est plus vierge ; une norme de sauvageté doit avoir pour objectif de transformer la conservation des espèces en un processus dynamique et créateur, de permettre des interventions artificielles tout en garantissant aux populations un futur libre et évolutivement viable. La dimension de spontanéité qui est au cœur de ce concept ne s’oppose pas à l’artificialité, mais, au contraire, se surimpose à elle. Garantir une dimension de sauvageté, c’est-à-dire de préservation des potentialités libres et spontanées des populations, n’est pas antinomique avec les activités humaines parfois les plus « anti-naturelles », comme ces bassins de refroidissement d’une centrale nucléaire de Floride qui hébergent les derniers représentants d’une espèce rare de crocodiles américains (Rosenzweig, 2003) !

Peut-être faudra-til même accepter pour un temps qu’une espèce s’éteigne, si, par exemple, son habitat est trop dégradé, pour pouvoir la ressusciter biotechnologiquement (par extraction de l’ADN et clonage) lorsque les conditions seront plus clémentes (restauration des habitats) pour assurer la survie de ses individus. En m’appuyant sur ces analyses et ces réflexions – largement programmatiques –, je propose d’associer à la norme écocentrique de protection du maximum de diversité le principe du respect inconditionnel de la sauvageté des populations animales et végétales. Le respect de la sauvageté des espèces et de la dimension profondément morale de ce lien qui nous unit à elles me semble une voie prometteuse, pour définir une axiologie environnementale qui puisse garantir à la « nature », à sa diversité et à son exubérance toute notre considération. Ce concept de sauvageté doit ainsi libérer la conservation de ses tentations immobilistes et de résistance à l’œuvre du temps, pour permettre à l’homme de retrouver une harmonie évolutive perdue avec ses espèces sœurs, faute de quoi ses pulsions de mort, comme dirait Freud, contre son environnement pourraient bien le conduire lui aussi à l’extinction.

Voici l’article complet.
La « sauvageté » : un principe de réconciliation entre l’homme et la biosphère / Julien Delord