
La préservation de la biodiversité est un des aspects méconnus du développement durable. Ceci s’explique en partie par le fait que le sujet est assez complexe. On pourrait aussi dire que parler de l’importance de la diversité fait moins rêver les gens que l’image d’une belle auto hybride. Pourtant, le concept de diversité, tant dans les écosystèmes naturels que dans nos sphères d’activité économique, est d’une importance capitale.
C’est avec un grand intérêt que j’ai lu plusieurs des articles publiés dans Les dossiers de La Recherche, N° 28, Biodiversité. Les menaces sur le vivant.
Voici quelques notes glanées au fil des articles.
ENTRETIEN
EDWARD O. WILSON
« Une extinction massive se prépare »
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La Recherche. Dans quelle mesure la réduction de la biodiversité est-elle vraiment inquiétante? La Terre a connu des extinctions autrement catastrophiques.
E.O.W. Il ne faut pas sous-estimer l’extinction qui se prépare. Tous les biologistes qui travaillent sur la biodiversité sont d’accord pour dire que, si nous continuons à détruire certains environnements naturels, à la fin du XXIe siècle nous aurons éliminé la moitié ou davantage des plantes et des animaux de la planète. Au cours des derniers cinq cents millions d’années, depuis le Cambrien, la Terre a connu cinq extinctions massives […]. Mais ces extinctions étaient dues à des catastrophes physiques. Celle qui se prépare est due à l’action d’une seule espèce. Le point important est que la restauration naturelle opérée par l’évolution a chaque fois exigé des millions d’années. Donc la question est celle-ci: indépendamment des aspects pratiques liés à l’appauvrissement de la planète, est-il moralement correct d’éliminer de larges parts de la vie sur Terre en seulement quelques décennies, alors que l’évolution aura besoin de millions d’années pour opérer son oeuvre de restauration?
[…]
Beaucoup de militants écologistes se posent à la fois en défenseurs de la biodiversité et en adversaires des organismes génétiquement modifiés [OGM]. N’est-ce pas contradictoire?
E.O.W. Je crois que c’est une lourde erreur. Je pense que le mouvement vers la nouvelle révolution verte par la modification génétique doit en définitive bénéficier à la conservation. Voici le raisonnement. Je ne pense pas que les OGM soient un risque quelconque pour la santé; pour le cas où il y aurait un risque, nous saurons le gérer, comme nous savons déjà contrôler les produits alimentaires. De même pour l’environnement: il y a très peu d’indices des effets négatifs des OGM. Au contraire, les bénéfices à en attendre sont considérables. Il faut trouver le moyen de nourrir huit milliards d’hommes: c’est le nombre qui sera atteint dans vingt ans. Or, c’est bien la principale menace qui pèse sur la biodiversité : à mesure que la population grandit, les gens cherchent à consommer davantage. Une partie de la solution est d’accroître la productivité de terres agricoles mal cultivées, spécialement dans les pays en développement, afin de diminuer la pression qui s’exerce sur l’environnement naturel. Je suis en désaccord avec de nombreux écologistes sur ce point.
[…]
Vous avez écrit «Il faut dramatiser ces questions». Faut-il exagérer?
E.O.W. Non, mais il faut dramatiser. Dramatiser n’exige aucune exagération. Les faits nus ont un pouvoir dramatique suffisant. Ce n’est pas exagérer de dire que la crise actuelle de la biodiversité a des proportions apocalyptiques.
Edward O. Wilson, spécialiste des fourmis, père de la sociobiologie, est aussi celui qui a introduit le thème de la biodiversité dans la littérature scientifique et le combat pour la préservation de l’environnement. Il est professeur à Harvard et vient de publier Sauvons la biodiversité! aux éditions Dunod.
ENTRETIEN
DENIS COUVET
« Il faut réinventer l’agriculture »
[…]
La Recherche. L’extension des terres agricoles est-elle le facteur le plus dommageable [pour la biodiversité]? Plus néfaste, par exemple, que le réchauffement climatique?
D.C. À l’échelle de la planète, oui, sans aucun doute. De récentes projections sur les cinquante prochaines années montrent qu’aux hautes latitudes, le changement climatique sera le principal facteur affectant les populations d’oiseaux. Mais, dans les zones tropicales, son impact sera largement surpassé par celui de la conversion des terres. Pour répondre à l’augmentation de la population, on prévoit en effet une extension des surfaces agricoles de 20%, essentiellement dans les pays du Sud. Et cela, au détriment des forêts riches en biodiversité: 1 kilomètre carré de forêt tropicale abrite en moyenne 2 000 oiseaux, contre seulement 300 en milieu agricole. Les perspectives sont encore pires si l’on prend en compte le développement des biocarburants, car il ne peut se faire qu’en déforestant à tout-va en zone tropicale. Pour la biodiversité, les biocarburants seraient finalement plus néfastes que bénéfiques.
[…]
Dès lors, comment remédier au problème?
D.C. Jusqu’à présent, l’efficacité en agriculture a rimé avec moins de biodiversité dans les espaces agricoles. Or, nous avons certes besoin d’une agriculture efficace, mais nous avons aussi besoin de biodiversité. Il faut donc mettre en oeuvre de nouvelles formes d’agronomie, où l’on maximise le rendement tout en gardant de la diversité dans les espaces agricoles. C’est faisable, d’autant que la biodiversité est aussi utile à l’agriculture. Mais il y a là un problème d’arbitrage, un choix politique à faire.
Denis Couvet dirige l’unité de conservation des espèces,
restauration et suivi des populations au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris.
ENTRETIEN
ROBERT BARBAULT
« Au-delà de la simple conservation de la nature »
La Recherche. La diversité du vivant est-elle utile?
R.B. Bien sûr! Elle joue un rôle fondamental dans le fonctionnement et l’évolution du monde vivant. Ainsi, la diversité génétique leur confère une plus grande capacité d’adaptation aux perturbations. Elle est en quelque sorte leur assurance vie. […]
Et l’homme dans tout ça?
R.B. Les écologues l’ont longtemps ignoré. À tort. Pour moi, la biodiversité est le tissu vivant de la planète, le support de toutes les activités humaines. Nous y puisons des ressources et des biens (aliments, médicaments, fibres végétales, bois, etc.). Elle nous rend aussi de précieux services: la purification de l’air, la régulation du climat, l’épuration de l’eau, la pollinisation ou encore le recyclage de la matière organique. Ce tissu vivant existe évidemment par lui-même. Et il fonctionnerait de la même façon si l’espèce humaine n’était pas là… Mais il se trouve que l’on en fait partie, qu’on en a besoin et qu’on le menace.
[…]
Finalement, faut-il conserver à tout prix des espèces en voie de disparition?
R.B. C’est une question délicate. La disparition des espèces est un phénomène normal. Celles qui vivent aujourd’hui sur Terre ne représentent que 1% ou 2% des espèces apparues tout au long de son histoire! Vouloir sauver à tout prix n’a pour moi aucun fondement scientifique. C’est avant tout un choix de société ou un choix personnel. […] La leçon est claire: ce qui est important, ce sont les relations entre les espèces. Lesquelles sont extrêmement complexes. On ne peut toucher à une espèce sans atteindre les autres. Lorsqu’un système est déséquilibré, il devient difficile à maîtriser.
Que proposez-vous?
R.B. Vaste question. Je me bornerais à souligner la nécessité d’avoir une vision écologique du monde. Celle-ci impose le développement d’une éducation écologique, la mise en place d’une gestion des territoires qui ménage des espaces protégés aussi vastes et diversifiés que possible. Et un intérêt pour ce qu’on appelle la «nature ordinaire», celle qui entoure les réserves. Bref, il s’agit de réconcilier l’homme avec la nature. Et de laisser évoluer librement, étant entendu que nous en faisons partie!
[…]
Quelle est pour vous la meilleure stratégie de conservation?
R.B. Celle que les citoyens s’approprient! Comme je l’ai dit, l’objectif est de réconcilier l’homme et la nature, et de faire en sorte que chacun de nous ait conscience d’appartenir à ce tissu vivant qu’est la biodiversité.
[…]
Que manque-t-il?
R.B. L’urgence est de rapprocher le monde de la recherche des citoyens. Les scientifiques qui s’intéressent à la conservation restent des marginaux. […] L’idéal serait de transformer le réseau des espaces protégés en un grand instrument de connaissance et de recherche sur la biodiversité. Et de relier ce grand instrument au reste du territoire. C’est là que le concept de réserves de biosphère est intelligent: les zones périphériques étant délimitées par une ligne en pointillés, il est possible d’y développer des projets impliquant des territoires et des gens qui n’y sont pas. On est loin de la rigidité des parcs nationaux. L’enjeu dépasse la simple conservation de la nature. Nous sommes dans les conditions d’un développement qui pourrait devenir durable.
Robert Barbault est professeur à l’université Pierre et Marie Curie. Il dirige le département écologie et gestion de la biodiversité au Muséum d’histoire naturelle, à Paris. Il est l’auteur du livre Un éléphant dans un jeu de quilles, l’homme dans la biodiversité, paru aux éditions du Seuil.
2 réponses pour le moment ↓
1 Jean-Sébastien // 5 novembre 2007 à 10:59
À lire dans Le Devoir d’aujourd’hui si le sujet vous intéresse:
http://www.ledevoir.com/2007/11/05/163196.html
«Après le climat, la diversité génétique du globe pourrait devenir dans les prochaines années la grande préoccupation de l’humanité. Avec raison, estime le biologiste Michel Loreau qui, par l’entremise de l’organisme international Diversitas, tente de mieux documenter les effets néfastes de l’érosion des ressources biogénétiques sur la planète. Afin d’inciter les politiciens à passer à l’action.»
2 Les vérités qui dérangent de Wired // 29 mai 2008 à 12:57
[…] liens avec la nature, comprendre l’importance du maintien des services écologiques et de la biodiversité et retrouver notre place dans la biosphère (si vous trouvez cette idée totalement farfelue, […]
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