Le naturaliste

Oblique Tiger Beetle / Cicindèle à ligne oblique

Ces derniers temps, je n’ai pas pris autant de temps que je l’aurais voulu pour écrire. Comme les choses de la «vraie vie» passent avant le blogue, la priorité va plutôt à la famille, aux livrables des quelques mandats sur lesquels je travaille, au jogging, à la cuisine, à la lecture et à l’observation de la nature qui se réveille avec le printemps. Il y aurait pourtant tant à écrire mais bon, on ne peut pas tout faire et comme ma capacité à être patient va toujours en s’améliorant, j’ai bien confiance de réussir à tout faire ce que je veux faire même si ça ne se fait pas tout de suite!

J’ai quand même pris quelques minutes ce matin pour traduire et adapter librement des extraits d’un texte de Barry Lopez paru en 2001 dans le magazine Orion (une source d’idées et de réflexions d’une incroyable richesse). Dans The Naturalist, l’auteur propose une redéfinition du rôle du naturaliste. Et ce rôle qu’il propose me plaît beaucoup puisque je m’y reconnais et qu’à partir d’aujourd’hui, je pourrai dire avec fierté que je suis un naturaliste!

Il faut savoir que le terme «naturaliste» a perdu ses lettres de noblesse au fil des ans au sein de la profession scientifique. Ceux et celles que l’on appelle en cachette les «conteux de bebittes» ou les «ramasseux de crottes» dans les couloirs des départements des facultés de science ont perdu de leur lustre au profit des biologistes moléculaires, des éco-conseillers, des océanographes physiques et autres disciplines plus axées sur la technologie.

Le texte de Lopez a été publié en 2001 et il est encore aujourd’hui tout à fait d’actualité (même plus qu’à l’époque je dirais). Voici donc ce que j’en retiens.

Aujourd’hui, le naturaliste ne doit plus se contenter d’être un expert de la nomenclature et de l’identification sur le terrain. Il ou elle connaît la faune et la flore locale et comprend qu’elles sont la représentation d’un insondable mystère nommé écosystème. L’écosystème est composé d’une multitude d’organismes qui forment un tout cohérent et fonctionnel. Et c’est justement au-dessus de ces systèmes fonctionnels et cohérents que notre société occidentale cherche à s’élever depuis des temps immémoriaux. Le naturaliste moderne se doit donc de jouer un rôle d’émissaire en accompagnant l’humanité et en l’aidant à rétablir le contact avec les composantes biologiques qu’elle a exclues de son univers moral.

Comment un naturaliste peut-il aujourd’hui imaginer un espace de réconciliation entre la nature et la culture? Comment doit-il se comporter alors qu’il croit que la civilisation occidentale compromet sa propre intégrité biologique en investissant si massivement dans le progrès matériel? Et sachant que la plupart des individus qui ont un pouvoir de décision dans les sphères corporative et politique considèrent la nature comme un obstacle, une variable qui introduit trop d’incertitude dans leurs modèles pour un futur économiquement efficace?

Un naturaliste de l’ère moderne — il ou elle a une connaissance pratique des écosystèmes et a un attachement éclairé envers ceux-ci — se retrouve parmi les électeurs les mieux informés quand vient le temps d’analyser les effets potentiellement catastrophiques des décisions politiques. Le naturaliste contemporain n’est plus le gardien des connaissances relatives à la vie intime de la faune et de la flore, mais plutôt un citoyen dont l’engagement dans l’espace politique, dans les débats publics et dans l’évolution de la littérature et des arts est devenu essentiel. Il ou elle sait faire preuve d’objectivité scientifique, s’intéresse à la politique, a l’expérience de l’observation sur le terrain et s’enrichit par la fréquentation de nombreuses sources d’information.

Il suffit de s’intéresser à l’actualité pour se rendre compte que nous faisons face à des problématiques majeures. La plupart des gens n’ont pas assez de temps à consacrer à la lecture, à la réflexion et au dialogue pour pouvoir atteindre ne serait-ce qu’un certain niveau de sagesse. C’est terrifiant, surtout quand on aperçoit la machinerie des développeurs à l’orée du boisé et du milieu humide et que l’on sent qu’il reste de moins en moins de milieux dans lesquels la vie peut s’épanouir sans blessure.

Quand on sait être attentif au parfum du peuplier baumier après la pluie, à la savante énumération du viréo aux yeux rouges, à l’insouciante exubérance du moqueur roux et à la fulgurance du faucon émerillon en chasse, on ne peut que se rendre à l’évidence au sujet de ce que c’est que d’être un naturaliste à notre époque. C’est redécouvrir la nature en nous. C’est communiquer avec passion et respect la beauté et la force de cette nature dont nous sommes issus. Finalement, c’est reconnaître qu’une politique sans biologie et sans connaissance du milieu naturel et qu’une plateforme politique dans laquelle la place de l’humain dans la nature est reléguée à un obscur paragraphe rendent comptent d’une vision qui ne peut que nous conduire directement au seuil des portes de l’enfer.

Le texte original est ici: The Naturalist

3 réflexions au sujet de « Le naturaliste »

  1. Je relis cette description du naturaliste ce soir et oui, c’est vraiment ça: reconnecter l’humanité avec la nature et s’assurer qu’elles aient des espaces pour s’épanouir.

    Et pourquoi ces espaces devraient-ils être séparés l’un de l’autre? Et si notre développement avait toujours une composante «préservation et amélioration de la biodiversité»?

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