L’automne dernier, j’avais parlé du livre The Long Emergency dans lequel l’auteur, Jim Kunstler, évoque les effets d’un choc pétrolier sur la civilisation nord-américaine. J’avais alors fait le commentaire suivant:
Dommage toutefois que l’auteur ne propose aucune piste de solution ou d’action immédiate. On dirait bien qu’il ne croit pas que l’on puisse changer le cours des choses et que la longue urgence surviendra tôt ou tard… et plus tôt que tard. Peut-être n’a-t-il pas tort? Mais disons que, à mon âge, je préfère rester plus optimiste et continuer à chercher comment on pourra faire en sorte que nos enfants puissent vivre heureux.
J’ai poursuivi ma réflexion depuis et je continue à être attentif aux signes qui pourraient annoncer que les réserves de pétrole à bon marché ne sont pas aussi abondantes que ce que l’on a tendance à se faire dire par les médias et les spécialistes de la question pétrolière. Par exemple, on peut à l’occasion lire des textes dans lesquels la hausse rapide des coûts d’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta est évoquée (voir ce texte de La Presse du 7 février: Trop coûteux, les sables bitumineux?).
Ce qui me frappe le plus, c’est de voir que très peu de gens ont le courage d’évoquer des scénarios pessimistes. Évidemment, il est bien plus agréable de parler d’un futur où les autos fonctionneront au biogaz et dans lequel nous continuerons à faire rouler l’économie avec des produits «verts» que d’un éventuel choc pétrolier et de ses effets sur notre mode de vie et notre économie. La mode est aux produits verts. On nous fait croire que de conduire une auto hybride pour se rendre de sa maison écologique (bâtie en campagne, bien évidemment) au travail (en ville, bien sûr) est un geste pur et écologique.
Il me semble qu’il y a un petit problème dans tout cela: les ressources disponibles sont en quantité finie… et pour plusieurs d’entre-elles, il en coûte de plus en plus cher pour les exploiter. Je ressens moi aussi un malaise quand j’évoque la possibilité de me dire en faveur d’une décroissance économique. J’aimerais bien mieux me dire que la technologie et le génie humain régleront tout, mais j’ai de plus en plus de difficulté à m’en convaincre. Une croissance économique vive et soutenue dans une perspective de développement durable? J’sais pas, mais il me semble que ça sonne faux.
Bon, ceci étant dit, j’avais donc blâmé Kunstler pour l’absence de propositions concrètes dans son livre. Il semble bien que je n’ai pas été le seul puisqu’il publiait la semaine dernière sur son blogue un texte dans lequel il liste des propositions concrètes pour faire taire les critiques (en passant, quelqu’un peut proposer une traduction pour le titre de son blogue: Clusterfuck Nation ?).
Voici donc son appel à l’action pour se préparer au choc pétrolier qui pourrait survenir plus vite qu’on le pense (j’ai traduit et résumé, voir The Agenda Restated pour les détails):
- Il faut élargir notre vision à l’égard de l’automobile. Présentement, la plupart des réflexions tournent autour du «comment allons nous faire rouler les autos avec autre chose que de l’essence?». Il faut voir plus loin et imaginer des façons de vivre dans lesquelles l’auto ne joue pas un rôle central.
- Nous aurons à produire la nourriture de manière différente. Le modèle agricole actuel, axé sur les monocultures, l’abondance de pétrole à bon marché et le contrôle des multinationales de la biotechnologie n’est pas porteur d’avenir. Il faut réfléchir à des façons de rapprocher les producteurs des consommateurs de se réapproprier la connaissance du métier d’agriculteur.
- Il faut habiter le territoire de manière différente. L’occupation actuelle est faite en fonction de l’automobile… ce ne sera plus possible quand le pétrole ne sera plus abordable et abondant. Il faut apprendre à habiter notre territoire et réhabiliter les petites villes.
- Il faut imaginer de nouvelles façons de transporter les objets et les gens. L’auto et le camion ne sont pas porteurs d’avenir. Il faut rebâtir les réseaux ferroviaires et maritimes et investir dans des énergies qui ne sont pas tributaires de la disponibilité de pétrole et des autres combustibles fossiles à bon marché.
- Il faut transformer le commerce de détail. Les power centers ne pourront pas survivre à une crise du pétrole. Il faut remettre en place les réseaux de distribution et s’éloigner de la dépendance actuelle au transport routier.
- Il faut recommencer à produire des biens en Amérique et imaginer des moyens de le faire sans apports massifs de pétrole.
- Il faut réapprendre à se divertir localement, avec des vraies gens. Le cinéma et la télé ne seront pas nécessairement aussi omniprésents après une crise pétrolière.
- Le système scolaire devra être repensé. Il est actuellement conçu en fonction d’une grande disponibilité de pétrole: transports en autobus sur de grandes distances vers des établissements centralisés. L’enseignement devra se faire plus près des gens, à la maison, en petits groupes.
- Le système médical devra s’adapter aux nouvelles réalités. On ne pourra plus gaspiller les ressources et revenir à des soins de proximité et à des services essentiels.
- Il faudra revoir nos modes de vie et arrêter de voir en mégaformats. Ce qui est trop gros ne survivra pas!
Ouf! Grosse commande. J’imagine mal nos politiciens faire l’apologie de la vie après le choc pétrolier lors de la campagne électorale qui se prépare au Québec. Mais quand on y pense, les dix propositions que fait Kunstler ne sont pas si farfelues si on accepte de sortir de sa zone de confort. Et la vie que l’on pourrait imaginer dans un scénario de décroissance post-choc pétrolier, elle pourrait possiblement être plus intéressante sur le plan social que celle que nous font miroiter nos leaders (tant politiques qu’économiques) avec leurs scénarios de croissance et de création de richesse soutenue. Bref, je ne suis pas encore prêt à endosser pleinement les scénarios de décroissance, mais je crois de moins en moins que la pensée magique de la croissance verte et technologique est une voie porteuse d’avenir.

2 commentaires
Voici quelques commentaires que m’inspirent les éléments de solution proposés par Kunstler :
1- La voiture électrique que l’on branche le soir à la maison, n’est pas encore la solution idéale. Pour faire fonctionner le parc automobile québécois, il faudrait utiliser la moitié de la production actuelle de la Baie James. Alors, que faire avec les parcs automobiles où l’électricité est produite avec du charbon, du pétrole ou tout autre combustible qui produit des GES?
2- J’ai lu dernièrement dans la Presse un article sur la production de viande en laboratoire. On dit que d’ici dix ans on pourra produire des steaks, des côtelettes, des abats à partir de cellules de bœuf, dee porc, de poulets, etc… et même d’espèces en voie de disparition.
3- Oui et non. Les coûts seraient exorbitants et l’impact sur les grandes villes mèneraient inévitablement à la faillite de plusieurs Pays. Le Québec ne serait pas épargné en raison de l’attraction et de l’influence qu’exerce Montréal sur l’économie des régions. Il demeure cependant que ça pourrait être une solution à envisager mais avec grande prudence.
4- Totalement d’accord. J’ai toujours dit que la pire invention de l’humanité a été la roue. Mais bon, puisqu’il n’y a rien d’autre qui pointe à l’horizon, autant échafauder des stratégies autour de ce concept idiot. (La roue est un outil qui n’est pas adapté à la terre. Il lui faut un tapis pour être efficace [asphalte, gravier, rail, etc.]).
5- Oui c’est vrai. Mais cela nécessite de nouveaux modes de consommation.
6- Pourquoi en Amérique? Je crois qu’il faudrait plutôt parler de la terre entière. Le problème sera bientôt mondial.
7- Il faudra en même temps abandonner les voyages en avion et se rendre à Miami en charrette à bœufs!
8- Il faudrait en parler aux gens qui ont vécu les écoles de rangs et qui devaient marcher dans la neige jusqu’aux cuisses (mal vêtus) pour aller apprendre le petit catéchisme.
9- Parfaitement d’accord. Mais d’ici là la plupart des maladies chroniques auront été vaincues et l’homme (la femme aussi j’espère) pourra compter sur une plus grande longévité. On dit que le premier homme (femme aussi) qui atteindra 200 ans est actuellement âgé(e) de 60 ans.
10- Ce n’est qu’une histoire de balancier, je crois. Du plus petit au plus gros, puis du plus gros au plus petit…etc.
Je ne crois pas que ce soit si facile que ça. C’est vrai qu’il ne faut pas se fier à nos politiciens pour entreprendre de telles transformations. Leur vision ne va pas plus loin que 4 ans et même trois ans. Car la dernière année d’un mandat de quatre on se contente de dépenser l’argent qu’on a mis de côté pour attirer les votes. Alors qui amorcera un tel revirement?
Je suis peut-être défaitiste mais je crois que seule une grande catastrophe naturelle pourrait être la bougie d’allumage ou une menace encore plus grande que l’environnement (réchauffement de la planète) qui ne fait pas encore l’unanimité. Politiquement, économiquement, philosophiquement et même technologiquement je ne vois pas comment on pourra y arriver.
Il faut absolument mettre la terre sous la loi de protection contre les créanciers, puis faire faillite et recommencer sous un autre nom. Alors seulement les quelques éléments de solution amenés par Kunstler pourront s’appliquer.
Quelqu’un pourrait-il suggérer un nom qui serait plus rassembleur que la platitude actuelle «TERRE»?
Martin Bouchard
Est-il possible de ressentir un grand enthousiasme devant cet appel à l’action de Kunstler? Ce qu’il propose semble tellement irréaliste…
Pour y arriver, ça demandera (ou demanderait) une telle dose de volonté et de créativité… En sommes-nous capables? Je crains malheureusement, comme Martin, qu’il faille une ou plusieurs catastrophes majeures pour que nous changions vraiment, collectivement.
Ça ne nous empêche pas d’essayer de faire changer certaines choses, bien sûr. Le laisser-faire n’est pas une solution non plus.