Le projet OLPC (One Laptop per Child) fait jaser de plus en plus. Le projet, initié et mené par Nicholas Negroponte, a pour objectif de rendre accessibles aux enfants du monde entier des moyens pour leur permettre d’explorer, d’expérimenter et de s’exprimer. L’atteinte de cet objectif passe par le développement d’un ordinateur portatif, le XO, qui se vendra aux environs de 100 US$. Réservé d’abord aux pays en voie de développement, le XO ne pourra être commandé que par les gouvernements et en grande quantité.
J’ai commencé à m’intéresser de plus près au projet OLPC la semaine dernière et j’ai rapidement fait plusieurs liens avec les travaux de Francesco Di Castri sur le développement dans la société de l’information (pour la source des citations qui suivent et mieux connaître le travail et la pensée de Di Castri, voir ces textes que j’ai publié l’automne dernier: Développement dans la société de l’information et Développement durable: la vision de Francesco Di Castri). Selon Di Castri, «Le développement qui entraîne et accompagne une telle société de l’information a toutes les caractéristiques du développement durable, entendu comme un constant processus d’adaptation à des changements successifs et imprévisibles, ce qui représente l’unique fonctionnement possible dans un monde ouvert et très complexe.»
Le XO est un ordinateur portable qui a été conçu avec l’idée d’offrir une machine robuste, peu énergivore et facile à réparer. Les XO se connectent automatiquement entre eux pour former des réseaux. Chaque machine a une portée d’environ 1km et les ordinateurs se relaient entre-eux, et avec des serveurs, des imprimantes et des bornes d’accès à internet, pour former des réseaux étendus. Le système d’exploitation et les logiciels sont tous gratuits et à code source ouvert. L’interface-utilisateur a été pensée en fonction d’une utilisation par des enfants (pour les détails, voir le site web et, surtout, le wiki du projet. Pour des photos, voir Flickr!).
On a donc une machine peu coûteuse, robuste, faite pour apprendre et communiquer en réseau. En plus, elle peut fonctionner avec plusieurs sources d’énergie (voir la section du wiki réservée à l’alimentation en énergie — et en particulier les idées de bricolages — pour avoir une idée des possibilités). Ce sont les enfants qui se l’approprient et qui, le soir, peuvent l’apporter à la maison (ou la hutte ou la case…).
Mais comment une petite machine comme le XO peut-il être un outil pour le développement durable? Di Castri (dans Développement dans la société de l’information) identifie trois piliers et signaux de développement durable dans la société de l’information et de la connaissance: l’autonomisation des populations locales, la connectivité et l’ouverture du système et la diversification. Je reprendrai donc ces trois thèmes pour expliquer mon point de vue.
Autonomisation des populations locales (local empowerment)
Quand une population peut accéder à l’information et, surtout, participer à la création de connaissances, elle sent rapidement qu’elle fait maintenant partie «du monde». Elle prend alors conscience qu’elle peut accéder à la connaissance du reste du monde, l’enrichir de sa propre expérience et la transmettre librement. Le sentiment de ne plus être exclu du flux d’information amène bien souvent les populations connectées à se sentir à nouveau responsables de leur destinée et à désirer participer activement à leur propre développement.
Avec l’accès à l’information bidirectionnelle, la population peut mettre en parallèle son histoire et sa réalité locale avec le reste du monde et ainsi mieux découvrir et développer ce qui la rend unique. Il est alors possible d’adapter le développement aux potentialités locales et s’ouvrir ainsi à une économie de qualité, d’innovation constante, de spécifité culturelle et de confiance. Nous sommes alors bien loin de l’économie uniforme, standardisée et basée sur la quantité qui prévaut dans le modèle économique actuellement répandu. C’est ce que Di Castri appelle la «révolution sociétale» et, quand on y pense bien, ce ne sont pas que les populations des pays en voie de développement qui ont besoin de développer leur sentiment d’autonomisation face à la vague mondialisante mais bien la majorité des populations mondiales (le courant d’immobilisme si souvent décrié au Québec n’est-il pas une manifestation du manque d’empowerment des collectivités de la province?)
Imaginons maintenant l’effet que peut avoir l’arrivée d’ordinateurs portables dans un village qui est totalement déconnecté du reste du monde (les XO pourront être fournis par l’état à chaque enfant – le Rwanda, par exemple, s’est engagé à le faire). Les jeunes maîtrisent très rapidement l’utilisation des machines, des bricoleurs organisent un accès vers d’autres ordinateurs (internet ou radio), installent un serveur et des sources d’énergie pour recharger les batteries, et voilà que la communauté peut maintenant s’ouvrir sur le monde (ou au moins sur une partie de celui-ci) et participer à la création et à la diffusion de connaissances. Mais il faut surtout imaginer quel effet cela pourra avoir au fil des ans, quand les jeunes grandiront, et que d’autres cohortes auront eu accès à des ordinateurs et que le sentiment de «faire partie du monde» se répandra encore plus solidement dans la communauté.
Connectivité
Le projet OLPC a été pensé autour du concept du constructivisme, selon lequel les enfants apprennent par l’expérimentation et par l’action. Une des fonctionnalités les plus fondamentales du XO est la facilité de créer des réseaux. Dès qu’un XO est allumé, il recherche d’autres machines (ordinateurs, serveurs, bornes d’accès à internet, imprimantes) avec lesquelles il peut se connecter (voir le Mesh demo sur cette page pour une illustration de la capacité de réseautage du XO). Il est facile d’imaginer que rapidement les enfants (et leurs parents le soir) pourront échanger (un logiciel de clavardage est inclus dans chaque XO) avec des semblables de villages voisins et même du reste du monde et ainsi établir des liens et amorcer des projets de coopération et de développement.
La connectivité rend également possible l’apprentissage à distance, ce qui permet aux collectivités connectées d’augmenter leur capacité d’adaptation au changement. Évidemment, il faut que des contenus et des outils soient accessibles pour permettre l’apprentissage à distance. La question de la production et de la diffusion de contenus est très intéressante et j’essaierai d’en reparler bientôt en réfléchissant à ce que les éditeurs pourraient faire pour participer au projet OLPC. La section Educational content ideas du wiki contient de bonnes pistes pour amorcer et nourrir la réflexion.
Diversification
L’accès à l’information et la possibilité d’en produire et de la diffuser favorisent la diversification des activités économiques. L’exportation de produits locaux et l’ouverture au tourisme se voient ainsi gagner en importance avec un meilleur accès aux réseaux d’information. On peut ici imaginer l’effet que peut avoir la production par les enfants d’un site web présentant les produits locaux sur l’économie d’un petit village isolé. L’accès à l’information permet également de découvrir de nouvelles façons de faire et de stimuler le processus d’évolution culturelle.
En conclusion: le XO, plus qu’un outil d’apprentissage pour les enfants
Le projet OLPC est destiné en priorité aux pays en voie de développement. Les autres pays pourront se procurer des ordinateurs XO quand la capacité de production le permettra. On peut toutefois croire que si la demande pour de telles machines est assez forte dans les pays développés, il y aura des producteurs de matériel informatique qui sauront proposer un moyen de répondre à la demande (Intel a d’ailleurs un projet en ce sens, le Classmate PC). Comme le système d’exploitation et les logiciels sont gratuits et libres, on peut aussi imaginer qu’il sera possible de se monter des XO à partir d’ordinateurs recyclés (des émulateurs existent déjà).
Mais pourquoi quelqu’un qui peut s’acheter un PC complet pour 500$ pourrait-il vouloir un XO? Il y a évidemment les amateurs de gadgets qui bavent déjà d’envie devant la beauté de la chose! Mais au-delà de l’aspect gadget, je pense que ce qui fait l’intérêt du XO est qu’il a été pensé pour les enfants et pour faciliter la communication et l’apprentissage. Nous sommes habitués de travailler avec des systèmes axés sur la productivité (c’est un peu moins vrai pour les Mac toutefois) et qui permettent de «tout faire», même si la plupart du temps ça ne le fait pas très bien. Le XO, en étant centré sur l’apprentissage et la communication, ne promet pas de tout faire. Toutefois, ce qu’il peut faire, il le fait bien et simplement. On peut donc naviguer sur le web, rédiger et lire des textes, clavarder, dessiner, lire des flux RSS et faire des programmes simples avec le XO. Dans le fond, est-ce que la majorité d’entre nous a besoin de plus que ça? Dans mon cas, je pense que je pourrais tout aussi bien gagner ma vie avec un XO qu’avec mon ordinateur actuel. En plus, j’aurais peut-être plus de plaisir à utiliser ma machine et j’aurais moins peur qu’elle ne se brise quand mes enfants l’utilisent.
Si le XO, ou tout au moins l’esprit dans lequel il est conçu pour être utilisé, en vient à être largement utilisé dans les écoles et par des adultes, partout dans le monde, peut-être que cela pourra avoir un réel effet sur l’autonomisation et le développement des communautés et, ainsi, devenir un puissant outil pour le développement durable. Dans le fond, si ça prend ça pour que l’on se mette moins à penser en fonction de la productivité et plus en fonction du dialogue, de l’innovation et de la connaissance, peut-être que l’on aura fait un grand pas dans la bonne direction?
Bon, c’est assez pour aujourd’hui! Je pourrais parler de quelques autres aspects du projet OLPC qui m’intriguent (recyclage et réutilisation, marché noir, rôle des éditeurs…), mais ce sera peut-être pour une autre fois!
Pour en apprendre plus au sujet du projet OLPC, voir mes signets.

2 commentaires
Très bon billet, complet (c’est le moins qu’on puisse dire!) et objectif!
Madame monsieur, je suis à amasser des fonds et j’aimerais envoyer des XO dans une école primaire du Rwanda. Quelles démarches suivre?
One Trackback
[...] J’ai traité de l’aspect développement durable de la chose ici: Le XO (ordinateur à 100$): un outil pour le développement durable? [...]