Ichneumons: ça c’est de la bibitte!

Une des familles d’insectes qui me fascine le plus est celle des ichneumons. Évidemment, c’est un des premiers sujets dont j’ai souhaité traiter sur ce blogue, mais j’attendais d’avoir une observation digne d’intérêt à partager (et, vous l’aurez deviné, des photos). Il y a quelques jours, lors d’une visite à la ferme Louis d’Or à Sainte-Élisabeth- de-Warwick, j’ai été gâté! Le moment est donc venu d’enfin communiquer ma passion pour les ichneumons!

Rhysse cannelle / Ichneumon wasp / Megarhyssa macrurus

Et un ichneumon, c’est quoi?

Les ichneumons sont une famille d’insectes qui fait partie du même ordre que les guêpes et les fourmis: les hyménoptères. Il existe environ 8 000 espèces d’ichneumons au Canada et aux États-Unis. Ce qui les distingue et les rend si intéressants est que ce sont des insectes parasitoïdes (parasites pendant seulement une partie de leur existence).

En effet, les ichneumons pondent leurs oeufs sur ou dans le corps d’un hôte (un autre insecte, souvent une chenille ou un autre type de larve) qui servira de garde-manger pour leur progéniture. C’est ainsi qu’une fois l’oeuf éclos, la larve de l’ichneumon s’installe confortablement dans le corps de l’hôte et commence à déguster méthodiquement l’hôte en question: d’abord ce qui n’est pas vital comme les graisses, l’intestin et certains muscles puis, alors que le développement de la larve est bien avancé, les organes vitaux sont ingérés. Le jeune ichneumon peut alors se transformer en pupe, dernière étape avant d’émerger au stade adulte et se remettre en quête soit d’une femelle à féconder, soit d’un hôte à honorer de quelques oeufs.

Pour rendre le tout un peu plus concret, il suffit de se rappeler le film Alien. La bebitte se développait dans le corps de la victime (qui continuait à vaquer à ses occupations) et en ressortait quand elle avait terminé une des étapes de son développement, laissant un corps inerte et vidé de sa plus nourrissante substance.

Il n’y a pas que les ichneumons qui pondent leurs oeufs au sein d’un hôte mais (vous comprendrez bientôt), ce sont les plus spectaculaires. Il faut le voir pour le croire!

Venons en maintenant à mon histoire. Nous étions donc allés visiter une ferme laitière à Sainte-Élisabeth-de-Warwick, dans les Bois-Francs. Dès notre arrivée, j’avais remarqué un gros érable à sucre assez amoché. Plus que quelques branches avec des feuilles et une bonne partie du tronc montrant des signes de maladie et de pourriture du bois. Ce type d’arbre est habituellement un assez bon endroit pour faire d’intéressantes observations d’insectes et je m’étais promis d’aller explorer la chose de plus près avant notre départ.

Comme nous connaissons la soeur des propriétaires de la ferme et qu’elle et d’autres amis parents d’enfants qui vont à la garderie avec Francis participaient à l’activité, nous avons passé plusieurs heures sur le site de la ferme. Après le lunch, ne pouvant plus me retenir, je m’éclipse avec mon appareil photo pour aller explorer le tronc du vénérable érable. Dès mon arrivée, je localise trois adultes tremex (Tremex columba) en train de pondre. Les tremex sont eux aussi des hyménoptères, mais ils ne sont pas parasitoïdes. Ils se contentent de pondre leurs oeufs dans le tronc d’arbres morts ou en voie de mourir et leurs larves se développent en creusant des tunnels dans le bois et en s’y nourrissant. Sur la photo qui suit, on peut voir l’ovipositeur de la femelle tremex en train de pondre (le petit tube noir qui émerge de la partie latérale de l’abdomen et qui s’enfonce dans l’écorce de l’arbre). L’insecte mesure environ 5cm, ce qui est tout de même assez impressionnant.

Pigeon tremex / Tremex columba

En voyant les tremex, je me doutais qu’il pourrait y avoir des ichneumons dans le coin mais une inspection méthodique du tronc de l’érable n’a pas permis d’en trouver. Ce n’est qu’en repassant devant l’arbre un peu plus tard que j’ai été gâté puisque trois ichneumons de deux espèces très spectaculaires étaient en train de pondre. Il y avait deux Rhysses cannelle et une Rhysse noirâtre. J’ai évidemment pu prendre quelques photos et partager ma fascination avec des passants qui se demandaient pourquoi je prenais des photos du tronc d’un arbre malade! La photo qui suit montre une Rhysse cannelle qui s’apprête à pondre. Remarquez l’ovipositeur (le long fil noir au bout de l’abdomen)… il mesure près de 13cm!

Rhysse Cannelle / Ichneumon Wasp / Megarhyssa macrurus

Mais qu’est-ce que tout ça a de si particulier? C’est que les rhysses sont les plus gros hyménoptères que l’on puisse observer. Elles peuvent mesurer près de 25cm. Ce qui les rend si impressionnantes, c’est le long ovipositeur qui peut faire 13cm de long à lui seul. Vous comprendrez qu’il est assez impressionnant (et effrayant pour qui ne sait pas ce qu’est cette grosse guêpe!) d’observer cet insecte qui est pourtant inoffensif (ça ne pique pas). Mais au-delà de leur taille, l’histoire naturelle des rhysses vaut la peine que l’on s’y attarde.

Histoire naturelle des rhysses

Trois espèces de rhysses peuvent être observées dans l’Est de l’Amérique du Nord: la Rhysse noirâtre (Megarhyssa atrata), la Rhysse cannelle (Megarhyssa macrurus) et la Rhysse de green (Megarhyssa greenei).

Ces trois espèces sont très similaires tant au niveau de la morphologie que de l’habitat. Elles sont également toutes trois parasites de la larve du même insecte, le Tremex (Tremex columba), un insecte de l’ordre des Hyménoptères, tout comme les Rhysses, les fourmis et les guêpes. La larve du Tremex vit dans le tronc d’arbres morts ou sérieusement malades où elle creuse des tunnels.

La femelle Megarhyssa détecte d’abord la larve-hôte dans un tronc mort ou une souche. Le processus précis de détection n’est pas entièrement connu, mais on sait que le bruit fait par les larves qui mangent le bois y est pour quelque chose. Elle insère ensuite entièrement son ovipositeur dans le bois et dépose un oeuf dans l’hôte.

Le mécanisme d’insertion de l’ovipositeur dans le bois est assez fascinant. D’abord, les membranes intersegmentaires se déplient (sur la photo, on voit les membranes en haut et l’ovipositeur qui descend jusque dans le tronc de l’arbre. Cliquer sur l’image pour avoir accès à d’autres formats).

Rhysse cannelle / Ichneumon wasp / Megarhyssa macrurus

Ensuite, certains segments de l’abdomen subissent une rotation complète qui cause l’extension du style de l’ovipositeur. Cette extension étire les membranes qui forment alors un disque translucide d’environ 2cm de diamètre (le disque est très évident sur la prochaine photo).

Rhysse cannelle / Ichneumon wasp / Megarhyssa macrurus

L’entrée du style dans le bois est facilitée par une sécrétion qui détruit les fibres du bois. Ces adaptations permettent aux rhysses de pénétrer le bois franc et de pondre leurs oeufs dans des larves de tremex qui se trouvent à une profondeur pouvant atteindre 14cm.

Dès l’éclosion, la larve se nourrit à l’intérieur de l’hôte. Finalement, elle atteint le stade de pupe à l’intérieur du tronc, dans la galerie creusée par la larve-hôte. Une fois la métamorphose terminée, l’adulte mâche le bois afin d’atteindre la surface du tronc. Les mâles passent beaucoup de temps sur les troncs à l’intérieur desquels des oeufs ont été pondus et peuvent détecter plusieurs heures à l’avance l’endroit où une femelle émergera grâce au bruit qu’elle fait en mâchant le bois. Plusieurs mâles se trouvent ainsi rassemblés à ces sites d’émergence. La copulation a lieu immédiatement après l’émergence et peut même se produire avant même que la femelle n’ait complètement émergé du tronc.

Un beau problème pour les biologistes

Rhysse noirâtre / Ichneumon wasp / Megarhyssa atrata

Les rhysses que l’on peut observer au Québec ont évolué à partir d’un ancêtre commun et sont des espèces sympatriques, ce qui veut dire que leurs niches écologiques se superposent. En effet, elles occupent le même habitat et dépendent du même hôte (les larves de tremex) pour leur reproduction. Ces espèces ne semblent toutefois pas compétitionner pour la nourriture ou les sites de repos. Puisque l’on peut fréquemment observer des femelles de rhysse de plus d’une espèce pondre sur le même tronc en même temps (comme je l’ai fait la semaine dernière), on peut se demander si elles pondent dans les mêmes larves et quelles sont leurs stratégies pour s’assurer que c’est leur progéniture qui aura le plus de succès.

Des biologistes se sont penchés sur la question et ont découvert que les trois espèces n’entrent pas en compétition pour leur reproduction puisqu’elles parasitent différents segments de la population de larves. Trois éléments permettent d’expliquer cela:

  1. Pour pondre, les adultes choisissent des larves à une profondeur précise faisant en sorte qu’elles doivent insérer complètement leur ovipositeur à angle droit avec la surface du tronc pour les atteindre.
  2. L’ovipositeur de chaque espèce est de longueur différente.
  3. Les larves de tremex restent à la même profondeur par rapport à la surface du tronc pendant presque toute la durée de leur cycle vital.

Ceci fait en sorte que les trois espèces de rhysse ne pondent pas dans les mêmes larves et n’entrent pas en compétition pour le choix de l’hôte. Elles partagent ainsi la même niche écologique et utilisent la même ressource, mais en sélectionnant des hôtes différents. C’est probablement ce qui fait que l’on observe encore ces trois espèces de rhysse dans le même habitat et qu’il n’y en a pas une qui a pris le dessus sur les autres en exploitant avec plus de succès les ressources disponibles.

Alors, vous comprenez un peu mieux ma fascination pour les ichneumons? Il ne vous reste donc qu’à ouvrir l’oeil quand vous voyez de vieux arbres au tronc amoché… peut-être aurez-vous la chance de faire de belles observations!

Quelques liens pour en apprendre plus au sujet des ichneumons.

8 réflexions au sujet de « Ichneumons: ça c’est de la bibitte! »

  1. Un très bon article!

    Les parasitoïdes sont effectivement un sujet passionnant, un peu les extraterrestres de la planète parasite…

    Les photos sont vraiment superbes, c’est ce genre d’images qui est susceptible d’intéresser les gens à l’histoire naturelle (histoire au sens historia, enquête, mystère ;) ! )

  2. Ping : Le Blog du Doc'
  3. Bonjour!
    Nous avons de ces bestioles chez nous sur un arbre 1/2 mort (une moitée est morte et l’autre moitiée est en très bonne condition). Nous avons vu des nids de chenille au printemps sur cet arbre. Notre question est de savoir si nous devons couper cette partie d’arbre (les rejetons risquent-ils d’abimer la partie vivante de l’arbre?). Et si nous les enlevons, notre arbre risque-t-il plutôt d’être infesté de chenille….?
    Merci!

  4. DD, moi j’aime ça voir des insectes alors je laisserais la branche en place pour pouvoir observer les ichneumons! Les chenilles peuvent être infestées par des larves d’insectes parasitoïdes mais ils ne sont pas de la même espèce ni aussi gros que les rhysses décrites dans le présent article, donc enlever la branche morte n’aura probablement pas d’effet sur les chenilles.

  5. Bonjour, ce printemps, j’avais des centaines de rhysses noirâtres sur un orme à l’écore arraché sur un côté. Je m’inquiète pour mon orme. Avez-vous des conseils? Vous me semblez particulièrement intéressé par ces insectes alors je me suis dit que peut-être vous pourriez me conseiller pour sauvegarder mon arbre?
    Merci,
    Karine L.

  6. Wow!
    Super beau site!
    J’avoue que j’étais impressionné d’avoir trouvé cette immense guêpe sur mon patio!!!
    Je me coucherai donc moins niaiseux…
    En passant, est-ce un spécimen courant en banlieue?
    Merci encore!

  7. Mon père a une érable d environ 20 ans et saine
    le problème, c est qu il y avait des bibittes sous l’écorce, c’était déjà arrivé et enlever un bout d écorce.
    il y a toujours une partie du côté attaqué que les feuilles chande de couleur ou meurent
    avez-vous une idée du problème

  8. Bonjour,
    J’ai vu 2 rhysses cannelle hier sur mon érable.
    Cela veut-il dire que mon érable est infesté de tremex et en danger?

    Merci

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